Don Giovanni par Jacobs : Tellement logique !

don_giovanni_jacobsNourri depuis ma découverte de Don Giovanni par des versions « romantiques » de l’œuvre (Mitropoulos, Klemperer, Karajan, Furtwängler,…) je n’avais pas été convaincu par Harnoncourt. Mais voilà, je voulais tenter une version dite baroque de l’œuvre maintenant que le baroque m’a ouvert les bras. En voyant les critiques bonnes ou mauvaises sur la version de René Jacobs, je me suis laissé tenter. Je m’attendais à des tempi très vifs, un orchestre plutôt sec… en bref toute l’esthétique qu’on retrouve souvent quand un spécialiste du baroque se tourne vers Mozart et il n’en est rien ! Des voix plutôt amples, un orchestre rond et très nuancé, et des tempi très variés.

Harmonia Mundi a toujours porté un grand soin à la qualité éditoriale de ses parutions. On se souvient des magnifiques coffrets contenant le livret en fac-similé pour les tragédies en musique de Lully, Campra ou Charpentier… des commentaires passionnants de chefs sur les choix d’effectifs orchestraux ou sur la distribution… Et ce Don Giovanni ne fait pas défaut à la règle avec un retour passionnant sur le mythe de Don Giovanni à l’opéra, ainsi qu’un entretien avec le chef d’orchestre René Jacobs autour des choix nécessaires lorsqu’on joue Don Giovanni : Prague ou Vienne ? Vision romantique ou classique ? Distribution ? Avec des arguments qui paraissent très solides, René Jacobs nous explique ses choix, allant chercher dans les études les plus récentes pour argumenter. Cette étude de l’œuvre n’invalide bien sûr pas les versions anciennes mais elle apporte une vision a priori plus proche de ce qui avait été créé à Prague puis à Vienne.
Mais revenons aux choix du chef… C’est la version de Vienne qui nous est proposée ici, le troisième disque nous proposant les parties coupées de la version de Prague. Donc aucune perte dans cette version ! Et même si il est habituel de couper l’ensemble final dans cette version de Vienne, Jacobs la rétablit, se référant aux travaux récents de Christof Bitter qui laissent à penser qu’il fut bien joué malgré son absence dans le livret imprimé quelques semaines avant les représentations.

Cet enregistrement studio fait suite aux représentations d’Innsbrück d’octobre 2006 dont un DVD est le témoin. A l’écoute, on peut profiter de tout l’apport de la scène : d’un bout à l’autre orchestre et chanteurs montrent les mille et un détails qui donnent vie à cette œuvre avec la justesse que donne l’expérience théâtrale. Ainsi, la direction se fait très vivante, les récitatifs sont accompagnés avec beaucoup d’inventivité par un piano-forte et un violoncelle qui citent régulièrement d’autres parties de la partitions, refusant toujours de juste accompagner le chanteur mais cherchant toujours à faire vivre le discours. Et pour cette vie musicale, René Jacobs peut s’appuyer sur un orchestre baroque passionnant et à la sonorité riche. Le Freiburger Barockorchester conserve les particularités des instruments d’époque (cuivres moins puissants, cordes avec plus de tranchant, très belle réactivité) mais sans pour autant que la clarté ne soit prise en défaut. Dès l’ouverture, l’ampleur qu’il peut dégager impressionne : violence, noirceur, puissance… mais toujours sans lourdeur ! Les attaques sont précises et tranchantes lorsque le besoin s’en fait sentir, alors que d’autres passages débordent de rondeur et de délicatesse.
Une grande direction qui plonge aux racines du bel-canto de l’époque de la création, sachant ménager un peu d’espace aux chanteurs pour varier les reprises, mais insufflant aussi une tension qui n’a rien à envier aux versions les plus romantiques. Beaucoup de réflexions aussi sur les tempi à adopter, allant chercher les danses citées pour adapter le rythme, les références notées sur les copies d’époque pour les indications du compositeur. Difficile de dire si cette direction est conforme à ce qui était joué à l’époque, mais on ne peut nier le travail effectué par le chef pour essayer de retrouver l’esprit qui y présidait.

Comme indiqué ci-dessus, l’enregistrement fait suite aux représentations d’octobre 2006. Et on retrouve une partie des chanteurs de l’enregistrement disponible en DVD. Parmi eux se trouve le Commandeur d’Alessandro Guerzoni dont la voix n’a peut-être pas la noirceur habituelle, mais où l’autorité compense cette couleur moins marquée. La présence qu’il dégage vocalement lui permet de s’imposer dans le trio final où chaque voix est très bien différenciée : sa basse noble et implacable fait merveille.
Le couple Zerlina/Masetto est lui aussi le même et on entend là aussi que le travail scénique a permis une vraie appropriation des personnages. Jacobs nous explique que ces personnages reposaient avant tout sur la forte personnalité scénique des chanteurs et si les voix ne sont pas particulièrement personnelles, elles sont fort bien menées. Sunhae Im est une Zerlina piquante, vive et espiègle. Le timbre est un peu léger et vert par moments, mais cela sert la caractérisation de cette jeune fille par qui tout va arriver. Nikolay Borchev semble forcément bien balourd face à cette jeune fille mais sa basse bouffe joliment timbrée attire la sympathie pour son Masetto et le couple fonctionne parfaitement.
Kenneth Tarver ne semble pas avoir participé aux représentations scéniques, mais vu les caractéristiques principales du rôle (noblesse du chant, beauté de la ligne), il n’a pas autant besoin de composer son personnage : comme l’indique le chef, le rôle repose avant tout sur le chant, comme pour Donna Anna. Et en ce qui concerne l’interprétation, le jeune ténor américain donne une prestation d’une grande beauté, altière, souple et légère mais avec un timbre rond et chaleureux. Face à lui, la Donna Anna d’Olga Pasichnyk (elle aussi absente du DVD) semble presque trop flamboyante tant elle s’impose immédiatement avec passion. La voix est large et chaude mais reste d’essence lyrique. Le chant souple passe sans soucis les difficultés du rôle et la seule chose qui pourrait lui être reprochée est son décalage face à son amoureux. Personnages de la même classe sociale et partageant les mêmes valeurs, on la trouve un peu trop entreprenante et extériorisée face à son promis tout en retenue. Mais quand on en arrive à ce genre de considérations, c’est que la prestation est de très haut niveau.
L’autre dame du drame est chantée par Alexandrina Pendatchanska (maintenant appelée Alex Penda!). Chanteuse flamboyante très à l’aise avec les personnages puissants, la chanteuse a su trouver le juste milieu sur scène pour nous proposer ici une Donna Elvira loin de la caricature ridicule ou virago qu’on nous propose régulièrement. Le chant précis et racé dessine un personnage fier alors que la passion et les nuances du chant montrent toute la complexité de ce personnage où l’amour reste vivant malgré toutes les déceptions. Chanteuse décriée par certains, Alexandrina Pendatchanska prouve ici combien son talent est précieux.
Mais les deux personnages les plus difficiles à distribuer si l’on veut bien entendre toutes l’interaction et les différences qui existent entre eux restent Don Giovanni et Leporello  : le maître et le serviteur. René Jacobs nous rappelle dans l’entretien que Don Giovanni est « un jeune homme extrêmement licencieux » comme l’indique Da Ponte dans la présentation du personnage. Et le rapport entre ce jeune maître et son serviteur plus âgé est très bien traduit par le choix des chanteurs : Johannes Weisser déploie une voix claire et jeune alors que Lorenzo Regazzo est un Leporello plus sombre. Le rôle du serviteur ne demande pas moins de nuances que celles du maître, même si elles sont clairement opposées. Ainsi, Lorenzo Regazzo sait justement doser le comique du rôle avec le sérieux et l’intelligence qui transparait lors des affrontements avec son maître. L’air du catalogue est plein d’esprit et de détails, la scène de travestissement dans le pur style de la comédie… mais les récitatifs face à son maître montrent une logique et une conscience très seines. Johannes Weisser lui n’a rien du monstre carnassier, ou du vieux loup… jeune homme jouisseur et peu conscient des conséquences, il parcourt l’opéra avec la noblesse du jeune seigneur. La voix est claire et particulièrement malléable pour s’adapter aux différentes situations. Tranchante ou doucereuse, amoureuse ou ironique, chaque facette du personnage si complexe de Don Giovanni est montré. Le personnage qui s’en dégage finirait presque par nous toucher car chaque expression d’amour semble vrai et si la muflerie transparait elle n’est jamais forcée. Comment résister au goût et à la beauté de cette sérénade ? Comment ne pas trembler face la bravade finale ?

Avec des choix esthétiques qui pourraient sembler un peu abruptes sur le papier, René Jacobs construit finalement une version loin des extrêmes qu’on peut entendre dans certaines visions baroques des opéras de Mozart. Scrupuleux dans les moindres détails de tempi ou de personnification des rôles, il a construit un ensemble qui fonctionne parfaitement et semble couler de source. Car si sa direction et ses choix s’appuient sur une musicologie pointue, il la met au service d’un vision très vivante de l’œuvre, ne cherchant pas à faire une démonstration par l’exemple mais à proposer l’œuvre dans les meilleures conditions.

L’étiquette baroque du chef pourrait rebuter certains, mais les oreilles curieuses passerons outre pour finalement découvrir une version loin des préjugés et totalement captivante.

  • Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Don Giovanni
  • Don Giovanni, Johannes Weisser ; Leporello, Lorenzo Regazzo ; Donna Elvira, Alexandrina Pendatchanska ; Donna Anna, Olga Pasichnyk ; Don Ottavio, Kenneth Tarver ; Zerlina, Sunshae Im ; Masetto, Nikolay Borchev ; Il Commendatore, Alessandro Guerzoni
  • RIAS Kammerchor
  • Freiburger Barockorchester
  • René Jacobs, direction
  • 3 CD Harmonia Mundi, HMC 901964.66. Enregistré à Berlin en novembre 2006.

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